"Demain dès l'aube", le film à voir pour le 14 Janvier

  Huffpostmaghreb  Actualité    34 Ajouté le: 13/01/18

  La veille de la commémoration du septième anniversaire de la révolution tunisienne, une centaine de personnes ont eu la chance d'assister à la projection du film "demain dès l'aube" de Lotfi Achour à la Maison de Tunisie à Paris. Si nous osons parler de chance, c'est parce que la projection de ce film nous semble de circonstance. Alors que les jeunes sont redescendus dans les rues pour manifester leur colère contre la loi de finance de 2018, la corruption et l'inflation, on a une petite impression de déjà vu, que les évènements de ce film nous confirmeront. La salle était au complet, des dizaines de personnes resteront sur leur faim. Les places étaient limitées et la demande grandissante. Une chance de retrouver un film tunisien projeté il y a plus d'un an dans les salles. La plupart des œuvres cinématographiques tunisiennes disparaissent du marché dès leur projection et il est très difficile de les retrouver dans le commerce. Ce soir là, le public était au rendez-vous et il n'a pas été déçu. Entre rires, larmes et applaudissements, ce film n'a pas laissé la salle indifférente. Si on ne peut le réduire à une reconstitution historique de la journée du 14 janvier 2011, ce film reste de loin l'une des meilleures œuvres cinématographiques abordant la révolution. Loin de la surenchère et des clichés repris à tort et à travers sur le 14 janvier, il est d'une justesse incroyable. Il est fin, subtile et humble. Nos cinéastes nous ont habitués à un cinéma d'auteur, complexe, qui a la prétention des causes justes et des porteurs de message. "Demain dès l'aube" nous offre 90 minutes d'émotions, d'images, de souvenirs et puis après, pour les plus anxieux, de la réflexion. Fidèle à son titre original "Ghodwa Hay/ Demain, on vivra", le film commence par l'image d'un corps qui flotte, qui refuse de mourir, qui refuse de se noyer. Un corps qui vit, un corps qui émerge de l'eau pour respirer la vie. Ici, l'eau est la mort, c'est ce qu'on comprendra à la fin du film, lorsqu'on verra une grand-mère pleurer son petit-fils au bord du lac. Ce petit fils, le grand absent du film, sera le moteur des événements. Un mystère s'installe au tour de son personnage. Un mineur de seize ans qui aura un destin tragique. Il a brillé par sa présence mais d'avantage par son absence. Le film nous raconte l'histoire de cet adolescent "Houssine" (interprété par Achref Ben Youssef) qui croise le chemin de ces deux jeunes filles (interprétées par Doria Achour et Anissa Daoud), venues chercher refuge dans un immeuble au centre-ville de Tunis. Fuyant la répression policière et les bombes lacrymogènes, ils seront pris au piège par un couvre-feu qui semble interminable. Les trois personnages vivront la libération de la Tunisie dans une prison à ciel ouvert, sur le toit de cet immeuble. Le génie de ce film réside dans ce vacillement habile entre fiction et réalité. Sur le toit, nos protagonistes patientent. Et dans la rue, la roue n'arrête pas de tourner, la vie ne s'arrête pas. On entend les balles, on regarde les gens se faire tabasser et puis on entend crier "Ben Ali est Parti!". Ce fameux "Ben Ali Hrab" qu'on a tous entendu à la télévision le 14 janvier. Cet homme qui, dans l'euphorie du moment, est sorti dans la rue pour annoncer la fin d'une époque. La fin d'une époque... Enfin, pas encore. "Demain dès l'aube" est un film qui s'inscrit dans cette longue lignée d'œuvres qui mettent en avant les bavures policières. Et sur ce toit, nos protagonistes seront témoins d'un crime immonde. Le viol de ce pauvre garçon qui n'a pas pu se douter de ce qu'il allait subir ce soir-là. Plus tard, il peindra son agresseur. Il lui donnera l'image du serpent. Le vénéneux, le traitre, le meurtrier. En Tunisie, certains ont pris l'habitude de les appeler "Hnoucha"/les serpents en référence aux policiers. Le serpent, incarnant une queue, une arme, celle qui sera utilisée pour tuer l'innocence d'un jeune homme. Plus tard, dans la salle, on posera la question au réalisateur: "y'a-t-il eu viol? Comment avez-vous pu aborder un sujet aussi tabou?". C'était le moment le plus intense du film. La victime suppliait son bourreau, le spectateur espérait que la violence cesse. Comment? On ne vous dira pas plus. La question persiste: y'a-t-il eu viol? Est-ce si important de le savoir à ce stade? Un agent de l'ordre qui menotte un mineur, qui le menace avec sa matraque, qui baisse son pantalon et le spectateur voit noir. Le message est passé. Quelque chose ne tourne pas rond. Le viol n'est pas tabou dans le cinéma tunisien, ni la pédophilie. A l'image du film "irréversible" de Gaspar Noé, on a eu droit à "Tendresse du loup" de Jilani Saadi, "Tunisiennes/ Bent Familia" et "l'homme de cendre" de Nouri Bouzid. Dans ces films, l'acte de viol était plus ou moins explicite mais il semble hanter le spectateur. Si le réalisateur fait le choix de l'ellipse narrative comme a été le cas dans le film "la belle et la meute" de Kaouther Ben Hania, le spectateur reste partagé. D'une part, il est soulagé de ne pas avoir eu à assister à autant de violence, d'autre part, il croit avoir été privé du vécu du personnage et donc de ne pas avoir pu atteindre un plafond d'indignation à la hauteur de l'atrocité de l'acte. Si le réalisateur choisit de montrer le viol cru, laid et abject, le spectateur en devient voyeur. Dans ce film, on a trouvé le bon compromis. L'heure est grave, on n'est pas obligé de fermer les yeux, ni de les détourner. L'émotion est entière et on en sort battu et en colère. "Pourquoi tout ce flou autour du viol?", Lotfi Achour répond. Pour lui, cet évènement questionne le spectateur. A lui de décider si c'était l'homme qui a violé l'enfant ou si c'était le policier qui a violé un citoyen. Le policier, on le découvre au début du film. Il est désormais vieil homme, alité, malade, vulnérable et à la merci de ses enfants. La question se pose: Peut-on aimer son père après avoir appris que c'est un violeur et un pédophile? À défaut de tuer le père, on le lave. Cette fois, l'eau n'est pas la mort, elle symbolise la purification. La scène nous en rappelle une autre : Les toilettes mortuaires dans le film "millefeuilles" de Nouri Bouzid. Ici, le bourreau vit toujours, c'est un cadavre ambulant qui ne saurait laver ses péchés. Le fils lave le père à défaut de le noyer. Ghodwa Hay/ demain, on vivra. Houssine ne vit plus. Il a survécu. Et demain il ne sera plus. Ce film est une chanson douce, ponctuée par des moments tragiques, des scènes hilarantes, un silence rythmé par une bande son incroyablement juste. A l'image des poupées russes, chaque scène nous ouvre la porte vers une œuvre d'art et une émotion.Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook. 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